19août 2025
Hommage à Jean-Pierre Jeudy
Jean-Pierre Jeudy, ancien maire de Carhaix, et plein d’autres choses, militant infatigable jusqu’à son dernier souffle, est décédé. Nous avons le cœur en cendre. Le sentiment d’un vide abyssal. Ma famille perd un ami de 50 ans. Mon père dit adieu à son plus grand camarade, son ami, son confident. Je perds un de mes mentor en politique.
Ces dernières années, Jean-Pierre, tu t’étais plusieurs fois relevé après avoir mis un pied du côté des morts. On avait fini par te croire indestructible. Mais l’immortalité n’existe pas. Néanmoins les morts continuent à vivre dans la mémoire des vivants. Rappelons donc qui tu as été.
Derrière le roc se cachait un être d’une grande sensibilité. Bien plus atteint qu’il ne le laissait paraître par certaines bassesses du combat politique. D’où, peut-être, le choix de n’être entouré que de tes plus proches pour l’ultime adieu.
La sensibilité est au cœur de l’amitié. Tu as toujours été là. Toujours. Tu étais de ceux qui sont des phares dans la nuit.
Mais cette sensibilité était également essentielle à une action politique au service de tous. A commencer par les plus humbles, dont la seule richesse est constituée des biens communs.
Certains adversaires, dépassés par ta force de réflexion et de conviction, te prétendaient froid et cassant. Leçons de maintien habituels de ceux qui refusent le débat de fond, de ceux qui ne comprennent pas que sans conflictualité non violente il n’y a pas de débat démocratique. Tu savais que le consensus est l’autre nom du maintien de l’ordre, aussi inégalitaire et liberticide soit-il. Tu voyais plus loin, plus vite, plus grand. Tu ne pouvais que t’attirer les foudres des médiocres confondant politique et gestion d’une rente, partidaire ou autre.
Enfant, j’observais ton action à la tête de la ville où j’ai grandi, Carhaix-Plouguer, et où j’ai compris qu’on n’obtient aucun progrès social et politique sans lutte. J’écoutais vos discussions, lors des interminables repas à la maison. J’étais fier de savoir que mon père, adjoint à tes côtés pendant 18 ans, était un de tes plus proches compagnons de route.
Comment un être « froid et cassant » aurait-il pu être le principal coordinateur, décideur, de la transformation de Carhaix en commune en avance pour les services publics essentiels à une vie digne : nouvel hôpital, bibliothèque municipale, services de petite enfance, équipements sportifs, aire d’accueil des gens du voyage, crematorium…
Sous tes mandats Carhaix est devenue une commune érigeant le principe de solidarité au-dessus de tout.
La réalisation dont tu étais le plus fier était l’école primaire de Persivien, construite au milieu des bois et pensée pour le bonheur des enfants que nous étions. On apprend mieux dans une école où on construit aussi des cabanes dans les arbres. Comment ne pas y voir l’empreinte de ta maman trop tôt disparue, institutrice adepte de la méthode Freinet, illustrée dans le film l’École Buissonnière auquel tu as participé, à 5 ans, avec tes frères.
Formé par le Parti communiste, tu auras su en prendre le meilleur, même s’il ne l’a pas compris et t’a exclu il y a bien longtemps. Tu auras fait de Carhaix, contre un air du temps déjà antisocial, un de ces laboratoire d’un communisme municipal existant aussi dans les campagnes rouges, mises à l’honneur lors de la fête des Bonnets rouges qui te tenait tant à cœur.
Enfant de la résistance et de la banlieue rouge, ton épanouissement dans les campagnes rouges de Bretagne rappelle que la vieille opposition que les réactionnaires établissent entre villes et campagnes n’est qu’une stratégie parmi d’autre de division du peuple.
A Carhaix ça n’a jamais marché. Peu importe sa couleur ou sa religion, un être humain y est un être humain. Si les repas de soutien à tel ou telle frère ou sœur en humanité menacé-e d’expulsion par le préfet pouvait réunir des centaines de personnes, du curé au président du club de foot en passant par les enseignants, tu y étais aussi pour quelque chose.
Tu savais que partout les gens ont les mêmes besoins pour s’assurer une vie digne. Un métier permettant de vivre dignement et encadré par un droit spécifique non soumis aux desiderata du capital, du temps libre pour les siens, une instruction publique de qualité, un accès à une santé publique de qualité, des moyens de transports publics dignes de ce nom, un accès à la l’éducation populaire toute la vie, des moyens d’informations libérés des forces de l’argent, etc.
Tu défendais une histoire populaire contre les fantasmes identitaires d’une histoire réactionnaire au service des puissants. « Ta France » était celle dépeinte par Jean Ferrat. Tu savais que la révolution, la lutte pour l’égalité, la liberté, la justice, en un mot la dignité, commence dans notre regard sur le monde.
Ainsi nous recevions régulièrement tes droits de réponse à tel ou tel organe de presse. Qu’il s’agisse du traitement indigne du génocide à Gaza, des « caricatures » dépeignant les militants antiracistes en ennemis de l’intérieur, de la diabolisation systématique de la France Insoumise dans une certaine presse etc. Tu ne lâchais rien. Jamais.
Nous nous souvenons, avec ma compagne Sabrina Ali Benali, de l’ardeur avec laquelle tu as tenu la tranchée de la vérité dans le courrier des auditeurs des semaines, voire des mois après que Patrick Cohen l’avait diffamée devant les 4 millions d’auditeurs de sa matinale lorsqu’elle avait dénoncé l’effondrement de l’hôpital public. L’écho de sa voix de médecin par ailleurs insoumise était trop fort, trop sincère, trop fédérateur. Il fallait la casser. Ils n’ont pas réussi. Et tu fais partie de ceux qui ont participé à la riposte.
Militant modèle tu as jusqu’au bout refusé toute soumission à un air du temps inégalitaire et liberticide. Toujours au service de la lutte, dans les campagnes électorales. En 2012, 2017, 2022, tu tenais les panneaux pour la candidature de la France Insoumise. Nos adversaires n’avaient aucune chance, votre maillage était implacable. Tu étais de toutes les manifestations, gilets jaunes, contre la contre-réforme des retraites, contre le génocide à Gaza, etc., sans jamais exiger les préséances dont sont dépendants tant d’élus et anciens élus.
Je me souviens de toi, il y a deux ans, à Quimper, appuyé sur la catapulte symbole de la lutte pour l’hôpital de Carhaix, stratégiquement placée devant les camions de CRS barrant l’accès à la Préfecture. Tu étais superbe.
Ton dernier grand engagement, internationaliste, aura été au sein de l’Association France Palestine Solidarité. Tu avais été des rassemblements contre la guerre d’Algérie, contre la guerre d’Indochine, contre la guerre en Irak, contre l’invasion de l’Ukraine etc. Tu auras été de tous les rassemblements contre le génocide à Gaza, pour une paix juste et durable, pour les droits et la dignité du peuple palestinien. Les camarades de l’AFPS prévenus de ton départ sont bouleversés. A Paris, ils s’organisent déjà pour te rendre hommage.
Tôt ou tard, un hommage public te sera rendu en Centre Bretagne. Toutes celles et ceux qui ont été marqués par ton action, ton radicalisme excluant tout sectarisme, ton ardeur, ta gentillesse, ton intelligence et ton humour, pourront honorer ta mémoire.
Adieu Jean-Pierre, notre ami, notre camarade. Promis, une fois les larmes séchées, nous reprendrons les combats partagés.